2. Clytemnestre
Série de monologues inspirée de l'œuvre du poète grec Yánnis Rítsos
Première publication sur Soleils Rouges (10 mai 2024)
Agamemnon est revenu.
Je l’ai attendu si longtemps qu’à présent je n’y crois plus.
Agamemnon est revenu.
Ses bateaux ont accosté, une grande fête a débuté, le peuple se presse, se bouscule, exulte dans le port.
Tous souhaitent voir leur héros, juste un soupçon de lui, quelques poils de sa barbe, la brillance froide de son œil, n’importe quoi pour se persuader qu’il est bien vivant.
Troie était si lointaine. Troie est anéantie. Tout est fini à présent : Agamemnon est revenu.
J’ai marché jusqu’à la plus haute fenêtre du palais dans le seul but de voir ces voiles blanches. J’ai voulu m’en convaincre.
J’ai vu ces myriades d’hommes, de femmes et d’enfants, j’entendais leurs cris de joie. Mes lèvres restaient sèches, immobiles, serrées l’une contre l’autre.
J’ai attendu son retour, tant d’années. Personne n’a le droit de me juger, personne ne peut me condamner, puisque personne ne peut me comprendre.
J’ai connu le désespoir et la douleur, la tristesse et l’abattement. Cent fois j’ai voulu mourir. Cent fois j’ai écarté le couteau de mon sein. Cent fois j’ai maudit son nom.
Agamemnon est revenu. Et après ?
Agamemnon est général, roi, dieu, planète, univers. Il est tout ce que j’ai connu, tout ce que je connaîtrai jamais.
Allongée à ses côtés, j’ai connu les voluptés les plus grandes. À cause de lui, à cause de son appétit de gloire, j’ai connu les désespérances les plus sombres. Je ne peux pas le nier.
Agamemnon est revenu.
La foule à présent l’escorte vers ce palais. Ils chantent, ils dansent, ils rient avec lui. Certains veulent le toucher, tous remercient les dieux.
Moi, je ne chante, ni ne danse, ni ne rie. Je ne me sens pas capable de le toucher. À présent, Agamemnon est différent. Je le sais.
Je me demande si ses habits sentent encore le sang. Je me demande s’il peut battre des paupières et sourire. Je me demande si dans son regard subsiste encore le reflet des chairs meurtries, et celui des cadavres, et celui des ruines. Je me demande…
Agamemnon est revenu.
Il est sans doute le plus grand général de tous les temps. Il est l’homme que j’ai aimé. Il est le monde qui m’a enfanté, m’a aidé à grandir, m’a tué et m’a redonné vie sans cesse, celui qui m’a abandonné et m’a laissé seule ici. Il est.
Agamemnon est revenu.
Autrefois, la chaleur du soleil était comme la marque d’un glaive en travers de son visage. Je me souviens l’avoir trouvé beau, cela je m’en souviens. De son regard émanait une sagesse première, le calme des grands chefs qui brident la colère unie de leurs hommes. Oui, l’homme que j’aimais était beau.
Mes yeux ont versé depuis tant de larmes. Seule, passant de l’eau sur mon corps, je regardais dehors la nuit si calme et je repensais aux reflets, ces autres reflets dans ses yeux.
Pendant si longtemps il fut si loin. Il parlait à ses hommes et vivait avec eux, une vie plus longue que notre amour.
Au début je n’éprouvais rien que de la peine. Puis la lassitude et l’amertume me trouvèrent. Je ne dormais plus et je sentais la douleur partout dans mon corps, en permanence.
Je me suis blottie dans mon esprit, je m’y suis cachée. Là, à l’intérieur, il faisait chaud, j’y vivais presque heureuse même si je ne suis plus certaine de ce que peut signifier ce mot.
Sans réconfort, j’écoutais les vagues et les torches brûlaient contre les pierres blanches. J’attendais qu’Agamemnon revienne.
Une nuit je m’en souviens très bien, Agamemnon n’était plus là depuis cinq ans déjà et j’ai senti que s’il entrait en cet instant je ne saurais qu’éprouver. Peinée ou ravie, je l’aurai accueilli avec quelques mots, d’une voix sans timbre. Puis j’aurais détourné le regard pour pleurer.
Tout cela n’a plus d’importance.
Maintenant qu’il est revenu, je suis plus vieille, je le sens et le sais, même si durant toute son absence je refusais de me l’avouer.
Les servantes parlaient à voix basse de ce qui se produirait à son retour, et moi je ne voulais pas en entendre parler, je les menaçais du fouet et de l’exil, j’ordonnais que l’on ne prononce plus le nom d’Agamemnon devant moi.
Épuisée, je me suis sentie mourir, dix ans durant. Dix ans.
J’ai fais plusieurs fois un rêve identique, celui du retour d’Agamemnon.
C’était un matin comme celui-ci, un soleil blanc, immense, dans un ciel bleu clair. Dans mon rêve, Agamemnon apparaissait faible, déchiré, le visage éclairé d’une chaude lumière et souriant, pourtant. Alors que je lui tournais le dos, je l’entendais murmurer quelques mots. Il pensait que j’étais partie ou peut-être parlait-il ainsi pour que je l’entende mieux. Il murmurait :
« Je suis parti pour Troie et aujourd’hui, j’en reviens, et j’ai l’impression d’être descendu jusqu’à la mer, de m’y être baigné puis d’en être remonté, simplement. Pour moi, voilà quelle a été la durée de ce voyage. Comme elles ont été courtes, ces dix années. »
Ce rêve, je n’ai jamais pu m’en défaire. Des centaines de nuits durant, l’hiver comme l’été, je rêvais le retour d’Agamemnon. Et j’entendais ces mêmes mots. Au réveil, j’éprouvais la même douleur et la même peur.
Le temps passait et le rêve se répétait sans qu’un détail n’en soit changé. Je n’y ai pas cru, puis je fus tentée d’y croire, puis je sus que ce rêve était mon avenir.
Dès lors, ma rancœur devint ma nourriture. Dès lors, j’ai changé sans m’en apercevoir et si seulement j’avais pu comprendre, je me serais laissée entraîner malgré tout par cette souffrance puisque seule cette souffrance était suffisamment forte pour faire battre mon cœur, se succéder mes pas et se tendre mes mains.
Les dieux ne parlaient plus. Nos sacrifices en leur honneur demeuraient vains. Le cadavre noircissait, l’horrible odeur de chair subsistait dans l’air et dans l’air, avec les oiseaux, disparaissaient les vapeurs de sang – avec nos espérances.
Mes cris de douleur, Agamemnon n’a jamais voulu les entendre. Pour certaines choses, il était sourd, muet et aveugle. Il refusait de voir celle qui était couchée dans son lit. Il ne supportait pas le présent, ne rêvait qu’à son avenir glorieux, un avenir dans lequel il était le seul héros.
Agamemnon, cruel, magnifique, terrifiant. Agamemnon, amour de ma vie…
Agamemnon est revenu. En ce moment, il doit traverser la ville. La foule forme un cortège et l’accompagne jusqu’au palais. Il marche avec lenteur, il doit être fatigué, épuisé après toutes ces années de guerre, épuisé par toutes ces vagues que ses navires avalèrent, épuisé à l’idée de revenir auprès d’une femme qu’il n’a jamais vraiment connu. Ni aimé.
Agamemnon, je ne suis plus dupe.
Agamemnon, j’ai été à toi si longtemps, mais j’ai été si sotte, aveuglée, si longtemps.
Durant ton absence, souvent, lorsque je n’arrivais pas à dormir même en respirant la douce odeur du jardin, j’essayais d’imaginer ce que toi, Agamemnon, tu vivais. Je n’y arrivais pas. Tes massacres étaient aussi loin de moi que tes étreintes.
Dans mon esprit s’amoncelaient l’ennui et la peur. Personne ne peut imaginer comme ces sensations épuisent et détruisent. Je me rendais compte de cette chute lente, mais que pouvais-je y faire ? Les dieux me semblaient si faibles, si hypothétiques. La haine des hommes me paraissait si forte, si âpre.
Un soir, je m’en souviens nous avons cru en son retour. Des éclats de voix montaient du port, bientôt des sons de fêtes envahirent le palais. Je courais à travers les couloirs, j’appelais mes servantes qui pleuraient de joie : « C’est vrai ? Ce sont ses voiles ? Enfin Agamemnon rentre, enfin il rentre chez nous ! » Je suis descendue, j’ai appelé encore une fois mes servantes mais elles étaient déjà sorties, courant au-devant des héros.
En réalité, ce n’était que des marchands.
Ce même jour, un peu plus tard, comme le soleil se couchait, j’ai quitté le palais et j’ai marché lentement à travers la campagne. Je l’admets, devant les dieux, devant les hommes, cette nuit, j’aurais voulu que le soleil couchant m’emportât à jamais avec sa mort dans l’horizon.
J’ai marché un moment, perdant le sens du temps. Puis, retrouvant les alentours du palais, je me suis arrêtée devant trois cyprès. Jamais je ne les avais vu aussi grands, sordides, cruels, porteurs d’un message que je ne savais pas déchiffrer, parlant à la fois le langage des morts et celui des vivants. Moi-même je ne savais plus depuis longtemps à quel monde j’appartenais. Pourquoi est-ce que la pensée de ces trois cyprès ne me quitte plus ?
Je n’avais pas peur du regard sombre, de la grandeur impérieuse et infinie de ces arbres. Pourtant j’étais à la fois en admiration – et tétanisée par la panique. Je voulais que l’on m’apporte une réponse. Je voulais que mon désir soit compris. Je voulais que l’on m’écoute.
Maintenant que je désire m’affronter, je ne contemple plus rien et ma vie en est tarie. Je suis fatiguée.
Agamemnon n’a pas compris. Agamemnon ne m’a pas écouté.
J’ai essayé de comprendre Agamemnon ; j’avoue que je n’y suis jamais parvenue. Déjà, avant qu’il ne parte, ses regards étaient tournés vers le vide. Je levais les yeux et je parlais à voix basse. Je ne cherchais plus à attirer son attention. Des années avant de partir il avait déjà pris la mer, dans ses rêves de victoires.
Alors j’ai commencé à éprouver le besoin d’aimer un homme qui était déjà mort depuis longtemps. Ce visage que j’avais connu, je ne pouvais plus le contempler : il n’était plus devant moi.
Maintenant le soleil brille plus fort et je sens presque la vie qui revient en vagues dans mon corps. Il entre. Agamemnon…
Agamemnon, te voilà, mon amour, ma torture.
Agamemnon, rentre donc et viens t’asseoir près de moi. Tu ne veux pas ? Tu es sûr que tu ne veux pas ?
Je suis fatiguée. Si seulement tu savais combien de lunes j’ai pu t’attendre et t’espérer.
Fuir… c’est impossible maintenant – et qui a dit que je souhaitais m’enfuir ?
Je suis fatiguée. Agamemnon, si tu savais comme je suis fatiguée.
Entre, et mon amour, je t’en prie, parle-moi. Dis-moi les horreurs de cette guerre, dis-moi les privations et les rancœurs, dis-moi la haine si tu veux. À présent je peux tout entendre.
Mon amour, personne ne nous écoute. J’ai renvoyé les servantes de peur qu’elles ne gâchent nos retrouvailles.
(Agamemnon mon amour tu es vivant mais en réalité tu as préparé avec une patience, une négligence et une indifférence cruelles ce qui t’attends)
Mon amour, viens, viens donc avec moi.
Je vais te faire couler un bain.

