3. Priam
Série de monologues inspirée de l'œuvre du poète grec Yánnis Rítsos
Première publication sur Soleils Rouges (10 mai 2024)
Toute mon existence, aveugle, à présent je vois.
La dernière portion de muraille écroulée, le sang séchant dans les rues, les cadavres empilés sur les porches et les Troyens esclaves, cadavres ou déraisonnant, à présent, me voici – roi d’une ville morte.
Roi, si longtemps aimé, admiré par son peuple. Roi, si longtemps choyé, loué par les poètes. Roi – d’une ville morte.
Je vois les fumées sur les ruines, nos ennemis chargés de leurs pillages. J’entends les pleurs des femmes violées, leurs voix qui hurlent Pourquoi, Pourquoi, Pourquoi !!!
Pourquoi ?
Roi d’une ville qui vivait, autrefois, j’étais aimé, je le sais, si aimé que toute dissidence m’était insupportable.
En vérité, je ne peux le nier, leur amour m’importait plus que Troie elle-même, mais j’ai une fausse vision de l’amour comme d’autres ont une fausse vision de l’honneur.
Oui, je voulus qu’ils célèbrent ma gloire, ma sagesse, ma bonté – leurs acclamations étaient mon seul désir. Le visage de la paix ne s’était pas troublé encore, il était facile d’acheter les louanges, de torturer à mort mes opposants, de faire régner une joie facile sur Troie. Il suffisait d’étreindre leur piètre courage, de leur apprendre que leurs grimaces étaient des sourires et que leur mère serait châtiée, leur fils transpercé pour qu’ils hochent aussitôt la tête, consentent et me vénèrent. Ceux qui ne voulaient pas, je m’en accommodais et leurs cadavres ou leur silence angoissé servait d’exemple.
Rien ne résistait à ma puissance. Rien ne pourrait jamais abattre les murs de Troie.
Roi d’une ville morte, à présent, des souvenirs de mon règne me reviennent – je n’ai qu’à hocher la tête, fermer les yeux.
Je me souviens d’Hélène. Hélène qui n’a été qu’un prétexte, oui, un mensonge sanguinaire, une illusion nécessaire. Hélène, mais cela aurait pu être une autre. Il nous fallait sacrifier une chair neuve ou plutôt il nous fallait une idée pour sacrifier de nouvelles chairs.
Pourquoi ? Les vieillards demandaient les remous, s’impatientaient. La lumière de la gloire n’ourlait plus leurs chevelures blanchies. Encouragés par leurs délires, les jeunes esprits s’embrasèrent, eux aussi réclamaient de la chair – et bientôt tout le monde en réclama.
Tous, ils usèrent de grands mots qu’ils ne comprenaient qu’à peine, dont ils n’avaient qu’une idée vague. Ils demandèrent réparation, ils l’obtinrent ; leurs dépouilles sont toutes satisfaites.
Hélène, pauvre Hélène. Nous t’avons donné un visage obscur parce que nous avions honte d’être si sales, si veules, si pitoyables et si désabusés dans nos vies inégales.
Nous voulions secouer nos manteaux, cesser d’entreposer nos armes contre les murs. Nous voulions nous sentir encore une fois beaux, nous voulions nous croire plus grands que nous ne le serons jamais.
Oui, Hélène, pauvre Hélène, nous sommes pitoyables à ce point, je le comprends maintenant, pitoyables au point de croire que la mort nous rendra beaux.
Voilà pourquoi nous t’avons insultée, jetée à terre, choisie comme victime. Voilà pourquoi : nous avons une fausse idée de la vie, du désir et de la gloire.
Rien ne résisterait à notre puissance, rien ne pourrait jamais abattre les murs de Troie, voilà les grands discours qui étaient les nôtres. À présent, vois, Hélène. Je suis roi d’une ville morte, roi ivre de déconvenues et de peur, arpentant hagard des rues méconnaissables que l’odeur du sang embaume.
Autrefois, ici, les fêtes, les fleurs, les chants à ma gloire. J’étais heureux, j’étais roi d’une ville qui vivait. Je me contentais de ces visages horrifiés avant que les coups de mes soldats ne les défigurent. C’était là mon idée de la gloire et du respect.
Oui, Hélène, tu n’y es pour rien.
C’est moi. C’est de ma faute, de notre faute. Je le comprends, maintenant, contemplant ces vestiges encore hurlants de Pourquoi, Pourquoi, Pourquoi !!!
Je voudrais me racheter – je ne le peux plus.
Hélène, tu devrais nous haïr au lieu de nous pardonner. Ou tu devrais te mentir et te répéter que tout cela aurait pu être évité.
Non, Hélène, ne nous offre aucune tendresse, nous n’en sommes plus dignes. Depuis l’instant où nous nous sommes dits « Nous allons tuer, violer, piller, et tout cela sans aucune raison » depuis cet instant, nous ne sommes plus dignes de tes regards.
Hélène, j’aimerais te le faire comprendre : nous avions besoin d’une chair neuve à sacrifier puisqu’il était hors de question de dire « J’ai eu tort », inenvisageable de dire « Je souffre ».
Tu as été notre prétexte, Hélène. Merveilleux et minable prétexte.
Ainsi nous avons précipité deux mondes dans la mort, la souffrance sans fin, la folie et les ruines. Ainsi, nous avons tout gâché, et c’est bien là ce que nous voulions – imbéciles, imbéciles, tous imbéciles.
Moi, roi bientôt mort d’une cité n’existant plus, je voulais voir sur leurs visages mon propre sourire, même si je devais obtenir ce sourire par leurs larmes. Je ne pensais qu’aux sévices qui m’apporteraient des récompenses heureuses pour moi, uniquement pour moi.
Et pour moi, uniquement pour moi finalement, j’aurais pu ordonner la paix, mais j’ai voulu la guerre. Hélène, je l’admets devant toi, j’ai pris une joie immense à faire ce choix. Je croyais Troie impossible à abattre. Mais notre puissance, ah, notre puissance et notre gloire…
Je ne suis plus roi. Troie est morte.
Accepte ma douleur, Hélène, si tu penses que je peux être sincère, accepte cette douleur. Essaie de me croire : nous ne savions pas à quel point nous étions lâches.

