4. Laërte
Série de monologues inspirée de l'œuvre du poète grec Yánnis Rítsos
Première publication sur Soleils Rouges (10 mai 2024)
Je cultive ma terre et récite chaque jour les leçons de la solitude.
Je ne suis envié de personne – juste un vieil homme qui cultive seul sa terre et vit malheureux, comme un orphelin attendant en vain la venue d’un parent mort. Ma maison est lasse de mes soupirs et mes pleurs sont l’eau de la mer.
Durant des années, j’ai vécu en roi. Puis, j’ai laissé à Ulysse, mon fils, ce titre.
Tout cela est loin maintenant, et ma maison est isolée du reste du monde. Rien n’est plus lointain que mon passé.
Lorsque tous, un matin, ils partirent pour Troie, nous ne pouvions pas imaginer qu’ils emportaient avec eux tout ce qui comptait à nos yeux. Anticlée avait le visage bouleversé par la tristesse, tristesse de mère. Quant à moi je n’avais plus la force de dire un mot.
Les acclamations résonnaient à travers les rues, ricochaient sur les murs blancs des maisons, retentissaient dans nos cœurs. Finalement nos rues furent vides. Les galets blancs, les robes des femmes, les rires des pêcheurs, les nuages blancs, le bruit des vagues – tout me faisait mal.
Voici ma ville. Voici Ithaque. De toutes les villes de la Grèce celle-ci luit comme un soleil humain qui affronterait celui des dieux. J’ai aimé cette ville autant que l’aima mon fils.
Je me souviens des rêves que j’entretenais les nuits sans lune, lorsque je ne pouvais plus dormir. Il était bon de penser, alors, sans rien autour pour me contredire. À cette heure où tout semble terminé, même les plus vieux serviteurs partaient se coucher tandis que les plus jeunes se relevaient pour faire l’amour en secret.
Durant cette heure, moi, roi et maître de cette ville, je pensais à l’avenir de ces rues, ces maisons, ces êtres, en oubliant que j’existais. J’y pensais comme une grande histoire, comme la vie d’un seul homme ou d’une seule femme, la pureté d’une simple semaine qui était en réalité la pureté d’une ville entière.
À cette époque si lointaine, si belle, tout était calme le matin. Les cris de mon fils étaient victorieux, Ulysse avait seulement quelques étés dans le corps – j’en ai des dizaines et des dizaines qui m’alourdissent l’esprit à présent. Tandis qu’il jouait avec les adolescentes du voisinage, mon fils, à sept ans, riait et se pavanait déjà en héros.
Je le regardais avec un sourire. Je crois que j’éprouvais déjà de la mélancolie parce que je savais comme cet héroïsme et cette fierté seraient un jour blessés et maudits par lui.
Les souvenirs de cette époque sont des fragments restés indéchiffrables sur quelques morceaux de papiers déchirés et flétris par l’eau.
Je me souviens des après-midi de canicule. Je renvoyais mes serviteurs à la ville auprès de leurs vieilles mères, de leurs frères et sœurs plus âgés. Bercé par les gémissements sourds des bêtes accablées de chaleur, nous parlions peu. Nous étions trop fatigués pour les discours, le dur soin de la vigne et des oliviers. Couchés sur les lits aux draps blancs, les volets clos, nus, le souffle court, au cœur de l’après-midi nous parlions tout bas de notre fils, Anticlée et moi.
Je me souviens que nous parlions de lui, seulement. Le reste était devenu un peu dérisoire, puisque seul nous intéressait l’avenir de ce petit héros qui chantait chaque matin la naissance du soleil, qui refusait de se coucher le soir parce qu’il avait trop d’aventures à vivre.
La chaleur devenant insupportable nous nous endormions sa mère et moi les doigts enlacés, alors que nous aurions dû parler en cet instant, en cet instant précis, dans ces moments où le corps lâche prise, où l’esprit ne sait plus et sait alors, elle et moi nous aurions dû parler d’Ulysse et tels deux oracles à l’œil opaque nous interroger sur les ombres qui le guettait.
Si nous avions su en cet instant précis, toutes les années qui suivirent – celles durant lesquelles Ulysse grandissait trop rapidement pour que nous puissions voir tous ces changements en lui – toutes ces années qui suivirent, nous aurions éprouvé moins de mélancolie.
Ensuite…
Ensuite je sais que tout est allé très vite. Je me souviens des vendanges, des oliviers aux feuilles grises, des dernières pluies d’été.
Ulysse avait grandi et riche de ses années il vint nous voir. Sa silhouette dans l’encadrement de la porte, je m’en souviendrai jusqu’à ma mort, exhalant mon dernier souffle – mon fils venant nous voir une dernière fois avant de partir.
Il se tenait ainsi, debout. Fier et résigné.
Personne n’avait eu le temps d’imaginer. Pourtant, durant tant d’années nous avions parlé de lui, nous nous étions questionnés et toutes nos interrogations avaient été futiles, en somme. Nous n’avons rien pu empêcher.
Ulysse était devenu un être qui dépassant nos rêves les avaient accomplis. Aussi, quand il parut devant nous, sa mère éclata en sanglots. Moi, je pleurais en silence.
Ulysse comprenait, il l’avait déjà compris depuis longtemps, peut-être le savait-il déjà lorsque, enfant, il chassait des voleurs, des barbares et des monstres qui n’existaient pas.
Les bateaux prirent la mer et nous ne le vîmes plus. Seul restait le souvenir de sa présence dans l’encadrement de la porte. Il est parti, mais sa silhouette, elle, est restée.
Peu de temps après son départ, je me suis rendu chez Pénélope. Ce fut la première et la dernière visite que je lui fis avant longtemps.
Après avoir demandé aux serviteurs de veiller sur Anticlée je me suis avancé dans l’aube et j’ai marché jusqu’à la demeure de mon fils. Là-bas, le silence me fit peur comme les hurlements des orgies me terrifieraient par la suite, dans ces mêmes pièces.
J’allais trouver Pénélope dans sa chambre, je la réveillais par mes coups discrets contre la porte. Elle était gracieuse avec son sommeil délaissé, son petit sourire et sa voix douce. Elle et moi avons parlé contre la fenêtre. Souvent Pénélope regardait en direction de la mer et sa tête se détournait alors de mon visage, rapidement, comme un oiseau qui s’envole soudain, sans un bruit.
Je ne sais plus ce que j’ai dit à Pénélope, ce jour-là. J’ai sans doute mis en garde cette jeune femme (que pouvais-je faire d’autre ?) mais jamais je n’aurais pu imaginer les difficultés qu’elle aurait à affronter.
Je suis reparti peu après. Dans les rues d’Ithaque, les gens que je croisais semblaient heureux, certains chantaient des chansons que je croyais oubliées. Moi je pensais au départ de mon fils et rien, absolument rien de ce qu’il nous avait dit de sa voix chaude n’était suffisant pour nous rassurer ou nous consoler.
Tout était mort sous l’hégémonie de cette unique pensée – mon fils était parti.
Depuis. Depuis…
Depuis, est-ce qu’il est nécessaire que je le raconte ?
Ma terre est restée la même. Je l’ai cultivée avec la même patience chaque année, avec le même désir de faire éclore les raisins lourds et les olives tendres, le vin frais pour les journées brûlantes et l’huile verte et or qui roule sur la langue.
Je vivais avec les saisons, dormant en hiver, m’épuisant de travail et de vie en été. Mes serviteurs partirent, tous, un à un. Tous, ils m’ont laissé. Un à un, je les vis disparaître et une à une les rides germèrent sur mon visage. Je n’ai pas pu l’empêcher.
Aujourd’hui, ne reste avec moi que le plus vieux d’entre eux, avec sa famille. Errant dans la maison tout le jour, bientôt entièrement aveugle ses mains sont devenues ses yeux et rayonnant dans ses tâtonnements précis, il me fait éprouver fierté et pitié en un même sentiment.
Quand reviendras-tu, mon fils ? Depuis que je partage ma solitude avec ce vieux domestique et le silence triste de ma demeure, je ne cesse de poser cette question.
Anticlée qui te donna la vie voulut mourir. Son chagrin l’a emporté loin de moi.
Pendant longtemps j’ai regardé la mer avec insistance, en espérant y voir poindre une voile blanche. Quand elle me voyait ainsi, Anticlée me disait d’un air triste qu’à la place de cette eau claire nous aurions dû regarder dans les puits, ceux qui sont si profonds que l’on ne peut y voir qu’une petite tache noire et luisante.
Elle se cachait ensuite dans une chambre dont elle fermait les volets afin qu’aucun rayon de soleil n’entre. Jusqu’à la venue du soir, seule et silencieuse, elle pensait à Ulysse. Elle voulait le rejoindre.
Je pensais souvent à Anticlée et maintenant tout ce que j’éprouve à son sujet s’ajoute comme des pierres supplémentaires, dans mon corps.
Toujours je pense à toi qui est parti à la guerre, emportant toute joie, tout bonheur, vidant de leur suc et de leur beauté ces terres sales qu’en vain j’arpente, obstiné.
Voici déjà plusieurs semaines, je fis un rêve dans lequel se trouvait ma fille Ctimène, accompagnée d’Eumée. Ctimène disait : « J’ai perdu mon frère, parti pour une guerre lointaine, parti pour une aventure incertaine. Je suis persuadée qu’il ne reviendra pas. Je sais qu’il ne vivra qu’à l’intérieur de nos rêves, désormais. »
Je voulais parler mais ma langue était nouée comme les racines d’un vieil olivier. Dans mon rêve je refusais de croire les paroles de ma fille. Je savais que Ctimène se trompait. Eumée, étrangement, ne disait rien bien qu’il me regardât fixement. Il semblait connaître l’avenir et ses visions allaient à l’encontre des mots de Ctimène, mais par respect pour elle, Eumée ne disait rien.
Je me suis réveillé en sueur, je ne savais plus qui j’étais, je ne pouvais que répéter à voix basse la sentence de ma fille à ton sujet – mon fils.
Aujourd’hui…
Je sais ce que les gens disent de moi. Ils savent que je me suis retiré ici. Que je ne reconnais plus personne excepté mon serviteur, mes vignes, mes oliviers, le soleil et les rares ombres que je veux bien accepter autour de moi.
Ils savent et répètent partout que je dors sur le sol, vivant non plus comme le père du roi d’Ithaque mais comme un mendiant qui s’est réfugié dans sa douleur, bien au chaud dans sa douleur…
J’éprouve ma vieillesse. Souvent, je m’arrête pour trouver refuge à l’ombre des pins. Longtemps, mon souffle est rauque, pénible. J’essaie de distinguer le bleu de la mer mais toujours les larmes viennent à mes yeux et je me cache pour que personne ne me voit pleurer.
Tout ce que j’accomplis, vignes, oliviers et demeure, n’est rien de plus qu’un jeu. Je ne vis pas. J’imite.
Je t’attends, mon fils. Depuis que les années sont parties suivant leur rythme solennel, j’ai eu le temps de croire à ta mort, j’ai eu le temps de croire à ta vie qui se poursuivait encore, quelque part, sur une île dont je ne connais pas le nom et que je ne verrai jamais.
Aujourd’hui, je cultive encore mes oliviers et mes vignes, chaque jour, sous les mêmes gouttes de pluie, sous le même soleil.
À cause de la vieillesse, mon corps me fait mal. Je regarde autour de moi et seul le doux soleil me fait encore du bien alors que je n’éprouve que de la haine pour cette terre ingrate que je cultive seul.
Je m’arrête et regarde autour de moi, voyant parfois une ombre lointaine qui s’approche.
Une ombre comme celle-ci. Celle-ci – au loin, se déplaçant lentement, comme si elle dansait. Elle est presque indiscernable, mais ne cesse de se rapprocher. Je ne sais pas qui cela peut être.
« Qui êtes-vous, étranger ? »
Peu importe, après tout.
Comment pourrait-il m’apporter un quelconque réconfort ?

