Au fond, l’Odyssée, chacun vit la sienne. Toujours nouvelle, si ancienne. Et si mystérieuse.
Homère fut peut-être femme, sans doute multiple, et son œuvre en tout cas répétée, transformée et métamorphosée au fil des siècles, des conteurs et conteuses successives. La langue même de l’Illiade et de l’Odyssée, fondations du grec ancien qui enfantera toute la Grèce, n’était pas précisément celle d’Homère – ou des Homères.
Reste l’histoire, classique parmi les classiques. Et ici, c’est avec le cœur qu’il me faut parler.
D’avoir vécu une enfance sans dieux établis fut favorable à des croyances autres, et l’Odyssée fut de celles-ci. Dans une version abrégée et adaptée, je découvris ainsi à huit, neuf ou dix ans les grands jalons de cette histoire incroyable : le Cyclope, les sirènes, Charybde et Scylla… Je ne me souviens plus de ma première rencontre avec Ulysse, d’ailleurs, mais je sais que je le retrouvais plusieurs fois et demeurais marqué par cette version de l’Odyssée, qui fut la seule que j’ai jamais lu en entier. Ces monstres, cette mer, ce voyage, ce retour, je les aient vécus une fois, pour toujours. Même si j’en ai presque tout oublié aujourd’hui, les images qui germèrent dans mon esprit d’enfant, les émotions que j’éprouvais, furent à la fois uniques et éternelles.
Et puis, dans l’adolescence, ce furent d’autres interprétations, d’autres visions qui se superposèrent sur cette histoire, sans la salir, sans la dénaturer, sans la tuer. Je crois qu’à quinze ans j’avais déjà oublié bien des choses sur l’enfant que j’avais été, mais Ulysse et son histoire perduraient : je pense ici aux heures et aux heures et aux heures entières épuisées sur Age of Mythology, un jeu pour PC aujourd’hui relégué au rang d’antiquité.
Enfin, par le symbole, ce fut une chanson précise sur l’album Aja de Steely Dan qui devait à partir de mes vingt-et-un ans et pour beaucoup de raisons demeurer ma favorite – et qui me permettait de retrouver, là encore, Ulysse.
Pourquoi cette généalogie, ce moment d’autobiographie ? Pour prouver que le mode du récit importe peu, au fond. Ce qui compte, c’est l’histoire, et peut-être même la première histoire, la première écoute, la première fois que fut vécue l’aventure. Rattraper notre enfance, cela nous est impossible, mais parfois, par la suite, certaines œuvres nous surprennent et nous saisissent, et ces émotions à valeur d’éclipse sont parmi les plus pures que l’on puisse espérer éprouver.
Ainsi, débarrassez de son bouclier d’intellect chaque commentateur du film de Christopher Nolan et vous trouverez sans doute la petite fille ou le petit garçon qui aima retrouver Ulysse sur la Méditerranée, qui fut Ulysse par le rêve. On pourra de ce fait être déçu ou exaspéré que tel ou tel fragment de l’aventure une fois filmé par le réalisateur anglais ne soit pas telle que nous l’avions imaginé… mais soyons sérieux, rien qu’un instant.
Est-ce que nous pouvions espérer que Nolan satisferait toutes les images qu’enfant nous nous sommes inventées ? Parce que ces images, comme je l’écrivais, ont été en grande partie perdues, parce que nous ne gardons de notre toute première Odyssée et de notre enfance entière qu’un semblant de mémoire et seulement cela, il fallait raisonner, pour une adaptation d’une telle ampleur, par le symbole le plus limpide. On connaît la passion de Christopher Nolan pour le détail infime, précis, autrement dit l’échelle atomique ; dans son Odyssée, il lui fallait adopter l’échelle des dieux, des planètes et de leurs mouvements. Autant dire que les tristes cœurs qui espéraient d’un tel blockbuster l’intimité douce ou les émotions subtiles d’un film d’Eric Rohmer ont été quelque peu déçus…
Toutefois, ce que Nolan eut l’intelligence de mettre en exergue, c’est le fait que l’aventure réclame une histoire, et l’histoire des conteurs. Tout le film sera de ce fait une superposition de récits et de récitants, avec un jeu constant sur tout ce qui finit par fausser ou en tout cas transformer les histoires : la mer bruisse du récit des marchands, rumeurs, témoignages, inventions, faits. Qui croire ? Qui ment ? Quand reviendra la vérité ?
Cet attachement à l’histoire, au récit, est loin d’être une coquetterie et participe à créer un monde oublié, tout en excusant au fond bien des choix artistiques de Christopher Nolan. Lui-même n’est pas dupe, et soulignant le fait que l’Odyssée est histoires et histoires par tant de personnes rapportées, le réalisateur semble, pour ainsi dire, se justifier. Il sait bien au fond qu’il ne pourra livrer qu’une version, une seule, celle qui se rapproche le plus, peut-être, du récit qui pour la première fois lui en a été fait. Oui, décidément, à chacun son Odyssée.
Ici, le temps d’un paragraphe, je nuancerai pourtant mes propos et risque, un tout petit peu, de divulgâcher. Parce que ce film naît de la grande matrice mécanique sous-titrée HOLLYWOOD en néons clignotants, il est didactique jusqu’à la nausée. C’est en cela que sa dernière partie, à savoir le concours puis le massacre des Prétendants, frôle le nanar à tant s’étirer, pathétique débauche de virilité qui, je le crains, est dépourvue de second degré. J’aurais préféré, et je sais que cette opinion est personnelle, que cette conclusion finale ne soit qu’une anecdote, une courte scène. De même, les explications emphatiques sur cet âge de bronze qui s’apprête à finir et qui donnera après les siècles obscurs naissance à la civilisation grecque… plutôt que toute cette mauvaise leçon, ouvrons plutôt un manuel d’histoire antique !
Mais je ne peux pas me montrer trop dur avec ce film, sans risquer de faire l’hypocrite. J’ai aimé la mer ainsi filmée, comme j’ai aimé les aventures qu’elle abrite. Au fond, Ulysse ne vaut à mes yeux que parce qu’il est malin et qu’il voyage sur la Méditerranée. Certes, l’intelligence maligne, la malice, la multiplicité d’Ulysse, est elle aussi largement mise de côté. Peu importe : il reste la mer, il reste Ithaque à retrouver.
Quelques mots, pour terminer. L’été cette année est homérique, puisque ce film qu’on le veuille ou non fera date. Et puis, dans quelques années, un créateur ou une créatrice en fera un autre récit, trouvera une autre façon de l’interpréter, une plus belle tentative. Et puis, plus tard encore, bien après que nous soyons enterrés, si des regards peuvent encore se tourner vers le passé ils jugeront avec un air narquois le film de Christopher Nolan, comme nous jugeons avec sévérité les interprétations de l’Odyssée qui ont cinquante, soixante ans passées.
C’est là toute la tragique beauté de l’Odyssée d’Homère, comme la mer elle-même : toujours recommencée.




